De la pluie et du beau temps

On dit parler de la pluie et du beau temps pour dési­gner une conver­sa­tion banale, faite de pluie, de chaud-froid et de soleil, entre des per­sonnes qui n’ont rien à se dire où pas grand-chose. Pour­tant, dire le temps qu’il fait, ce n’est pas rien, je trouve. Ce n’est pas si léger.

18 février – Les tem­pêtes se suc­cèdent et la pluie tombe en abon­dance – un lam­beau d’arc-en-ciel s’accroche à la col­line.

Brouillards – Le nar­ra­teur d’Umberto Eco (La Mys­té­rieuse flamme de la Reine Loana) est entouré de brouillard ; il a tout oublié de son his­toire propre, et a trouvé refuge dans une mémoire de papier – une mémoire faite d’un entre­lacs de cita­tions tra­ver­sées de brouillard qu’en lec­teur acharné il a col­lec­tées tout au long de sa vie – C’était par un soir de sep­tembre, et sept heures n’avaient pas encore sonné, mais la jour­née avait été noire ; un brouillard dense et humide était tombé sur la grande cité. Des nuages cou­leur de la boue s’amollissaient tris­te­ment sur les rues fan­geuses.

Écouté Paul Viri­lio dans un enre­gis­tre­ment ancien ; il par­lait de la modi­fi­ca­tion du climat – une modi­fi­ca­tion telle, disait-il, que la météo devient plus impor­tante que la géo, hein, comme si la météo­po­li­tique allait sub­mer­ger la géo­po­li­tique qui est l’aménagement de l’espace, l’aménagement du sol. C’est un peu comme si le ciel et ses nuages et sa pol­lu­tion fai­saient leur entrée dans l’histoire.

Les gros titres des journaux – photographie d’atelier ; archives Elisabeth Vu
Vieux Cour­riers Inter­na­tio­naux du début des années 2000. Le bruit du monde – et dans ce bruit, tracer au scal­pel des che­mins de tra­verse.
Pho­to­gra­phie d’atelier – archives Eli­sa­beth Vu

Une licorne

On se donne de la peine pour moi. Je vous remer­cie, mes­dames et mes­sieurs, je vou­drais vous le rendre en ten­dresse et civi­lité ; mais vous seriez tou­jours là et c’est cela qui m’est falaise à pic, mou­li­net à broyer l’ombre, outrance insup­por­table d’une bonté armée de griffes de corail. Je trouve de plus en plus pénible de com­pli­quer l’existence d’autrui, mais il ne reste aucune île déserte, aucun bos­quet mal famé, pas même un petit enclos pour m’y enfer­mer et, de là, vous regar­der sous le jour de l’alliance. Est-ce une faute, ô terre peu­plée d’épines, que d’être une licorne ?

Julio Cor­ta­zar, Dis­cours du pince-gueule 

Cinq licornes – Illus­tra­tion extraite de l’His­toire géné­rale des drogues, publiée par Pierre Pomet en 1694.

Les vieux papiers

Coup d’œil sur le stock des papiers accu­mu­lés dans l’atelier.
Ces papiers modestes m’offrent le droit à l’erreur, et de là, la pos­si­bi­lité de vaga­bon­der, quitte à perdre mon chemin.
Je les col­lecte puis les entasse dans des car­tons d’emballage ou d’anciennes boîtes à chaus­sures, c’est selon.
Papiers à tout faire – papiers épais, rugueux, pliés et repliés, papiers usagés, écor­nés, frois­sés, papiers de rien, cou­leur de terre, de ciel gris ou de pierre cal­caire.
Papiers de soie – plus ou moins fripés, blanc lai­teux trans­lu­cides, outre­mer, noir mat ou ver­millon, aimés pour leur fra­gi­lité et leur pig­men­ta­tion fugace.
Livres sans valeur par­ti­cu­lière autre que celle de la cou­leur de leur papier – une cou­leur matu­rée, fai­san­dée, nico­ti­née – la macé­ra­tion des années.
Et enfin…, la pile des pein­tures déchi­rées, frag­men­tées. Ces éclats colo­rés sont mes bou­tures, des gref­fons en attente de déploie­ment.

Usure

Usure
Partie usée d’une chose. / Action de ce qui use, dété­riore pro­gres­si­ve­ment.
Affai­blis­se­ment insen­sible, lente alté­ra­tion des forces vitales, des facul­tés intel­lec­tuelles, des réac­tions affec­tives d’une per­sonne.
Voilà qui est dit – l’usure m’use.
L’usure m’use corps et âme.
L’usure m’use jusqu’à la corde ; jusqu’à ma muse qu’elle est à même d’user, l’usure, c’est une pos­si­bi­lité qu’il me faut envi­sa­ger.
Ques­tion : Ma muse usée m’use-t-elle ?
Et l’usure, m’amuse-t-elle, l’usure ? Puis-je la prendre à la légère, en rire ?
Le dic­tion­naire m’en dis­suade : l’usure cette bou­gresse, attaque tous azi­muts – les pneus, le couple, le pou­voir, les dents…
Cette usu­rière capi­ta­lise sur mes fai­blesses.
Pire, l’usure est une gué­rilléra achar­née et sour­noise.
Son but assumé serait d’obtenir – de guerre lasse – ma red­di­tion .
L’usure pré­tend m’avoir à l’usure.
Me voilà pré­ve­nue.
Peu importe qu’elle soit accé­lé­rée, lente, pré­ma­tu­rée, super­fi­cielle, ses tour­ments sont sadi­que­ment variés et ses ravages, inexo­rables.
J’en doute ?
Le dic­tion­naire m’invite à passer des défi­ni­tions aux syno­nymes. Il est très en verve sur ce cha­pitre, le dic­tion­naire.
L’usure, me glisse-t-il, m’affaiblit, me fra­gi­lise, m’altère, me cor­rode, m’érode, me ronge, me dégrade, me flé­trit, me sape, m’épuise et m’exténue – et je m’étiole, m’alanguis, m’avachis, me flé­tris, dépé­ris ; c’est la dégrin­go­lade, la décré­pi­tude, la ruine. Autour de moi, on évoque ma las­si­tude ; cer­tains, hypo­cri­te­ment res­pec­tueux, mettent en avant mon ancien­neté ; d’autres, plus crus, parlent de vieillesse, puis de vétusté ; tous s’accordent sur ce fait : je suis deve­nue désuète, voire ana­chro­nique. Mon obso­les­cence est décré­tée dans la foulée, sanc­tion­née d’un ver­dict d’abandon à effet immé­diat, conclut le dic­tion­naire avec un brin d’emphase.
Sur quoi je hausse les épaules, le trai­tant de vieux bougon archaïque et sur­anné – tu accordes à cette dia­blesse bien trop d’importance, bien trop de lignes, c’est dou­teux – serais-tu com­plice ? – et de plus… de plus, per­mets-moi de te dire que tu n’es plus du tout à la page ; une petite mise à jour te ferait le plus grand bien, et je te pro­pose de m’y atte­ler illico, qu’en dis-tu ?, achevé-je avec aplomb.
Piqué au vif, mon docte com­pa­gnon se saisit des pre­miers mots à sa portée ; il me traite d’usurpatrice, et m’assure d’une voix sépul­crale et le doigt dressé que le moment venu ma déchéance sera totale – et ne reven­dique même pas l’usufruit d’un tiroir oublié au fin fond d’un manoir reculé, me lâche-t-il avant de se refer­mer d’un bruit sec.

Cel­lule rongée aux mites, 2017 – 18
Série des Sen­ti­men­tales Dis­sec­tions

Usure - La Dépouille

Vous voyez ce vieux, ce très vieux pull ? oui, celui-là, là-haut sur la photo
 — Quoi ! ça ? Vous tenez vrai­ment à parler de cette gue­nille ?
 — Et bien… (Bouche vague­ment pincée de la Sole, léger soupir)
[au fait, avez-vous déjà sur­pris un soupir de Sole ? Non ? C’est le moment, alors, de tendre atten­ti­ve­ment l’oreille………… là, voilà… avez-vous perçu ce souffle impon­dé­rable qui s’étire lon­gue­ment, dou­ce­ment, avant de s’échapper – ° – dans une bulle infi­ni­té­si­male ?]
[…] et bien, ……°……° °…°
La Sole s’est tue ; elle est un peu fati­guée.

Ce qu’elle aurait voulu dire, c’est : « Regar­dez comme ce pull hors d’âge est admi­rable – un patriarche déglin­gué et magni­fique, voilà ce qu’il est – la conclu­sion héroïque d’une patiente et dis­crète trans­for­ma­tion».
Elle aurait aussi aimé décrire le lent pro­ces­sus à l’œuvre – l’encolure qui com­mence à bâiller avec indo­lence, en une char­mante las­si­tude ; puis la maille souple et moel­leuse qui s’abandonne à une confor­table forme d’avachissement ; la fibre ensuite, de plus en plus déliée, de plus en plus clair­se­mée au point d’offrir ces den­telles impon­dé­rables, ces trans­pa­rences fra­giles de conte de fée ; jusqu’à la déchi­rure finale, béance tra­gique, gro­tesque, éche­ve­lée, irré­mé­diable.

Pour­tant la Sole se tait.
Il lui prend l’envie, là, tout de suite, de jouer avec l’ombre cha­peau pointu d’un toit, qui elle-même joue avec un réseau de grif­fures et de sillons, ins­crip­tions contra­dic­toires à la sur­face du champ nu au pied de l’atelier, énig­ma­tiques écri­tures agrestes à déchif­frer.
Avec un tor­tille­ment char­mant de la queue, elle se drape dans la dépouille, ouvre la fenêtre et s’envole.

Dans « Vie Véri­dique de la Sole – Mémoires d’une homo­pleu­ro­necte » : Mélo­dra­ma­ti­que­ment drapée dans la dépouille archaïque, la Sole a pris son envol

Ô Ophélia !

Les der­nières fleurs du jardin en méli-mélo sur la grande table de l’atelier. Et parmi elles, – mais peut-être ne la voyez-vous pas, elle est si pâle –, Ophé­lia qui chante. Très inté­res­sés, Dela­croix, Redon, Mil­lais et quelques autres se sont appro­chés… tiens, j’aperçois même le très demandé, le très décoré Caba­nel…
Sha­kes­peare chante :

« There is a willow grows aslant a brook
That shows his hoar leaves in the glassy stream
There with fan­tas­tic gar­lands did she come
Or crow­flo­wers, net­tles, dai­sies, and long purples
That libe­ral she­pherds give a gros­ser name
But our cold maids to « dead men’s fin­gers » call them.
There, on the pendent boughs her coro­net weeds
Clam­be­ring to hang, an envious silver broke,
Fell in the wee­ping brook. Her clothes spread wide,
And mer­maid-like a while they bore her up,
Which time she chan­ted snatches of old lauds,
As one inca­pable of her own dis­tress,
Or like a crea­ture native and indued
Unto that ele­ment. But long it could not be
Till that her gar­ments, heavy with their drink,
Pull’d the poor wretch from her melo­dious lay
To muddy death. »

Hamlet, Act IV, Scene VII

Au-dessus du ruis­seau penche un saule, il reflète
dans la vitre des eaux ses feuilles d’argent
Et elle les tres­sait en d’étranges guir­landes
Avec l’ortie, avec le bouton d’or,
Avec la mar­gue­rite et la longue fleur pourpre
Que les hardis ber­gers nomment d’un nom obs­cène
Mais que la chaste vierge appelle doigt des morts.
Oh, voulut-elle alors aux branches qui pen­daient
Grim­per pour atta­cher sa cou­ronne flo­rale ?
Un des rameaux, per­fide, se rompit
Et elle et ses tro­phées agrestes sont tombés
Dans le ruis­seau en pleurs. Sa robe s’étendit
Et telle une sirène un moment la sou­tint,
Tandis qu’elle chan­tait des bribes de vieux airs,
Comme insen­sible à sa détresse
Ou comme un être fait pour cette vie de l’eau.
Mais que pou­vait durer ce moment ? Alour­dis
Par ce qu’ils avaient bu, ses vête­ments
Prirent au chant mélo­dieux l’infortunée,
Ils l’ont donnée à sa fan­geuse mort.

Élisabeth Vu, les carnets – Dernières fleurs. La Sole dans le rôle d’Ophélie en vis-à-vis des vers de Shakespeare
La Sole en tra­gé­dienne dans le grand rôle d’Ophélia – à moins que… (détail)

Le rire à travers les flammes

L’espoir, c’est une touche d’humour et de la grâce, quoi qu’il advienne. La capa­cité de rire, de voir le ridi­cule, de ne pas exces­si­ve­ment se cris­per quand les choses deviennent impos­sibles. Disons : le rire à tra­vers les flammes.

Charles bukowsky

Les mots particules

Der­rière le miroir d’Alice se trouve un vaste bois très sombre – « l’anonymommable forêt » du lin­guiste René Jorgen –, où les choses n’ont pas de nom…

Inquiète à l’idée de perdre son nom, Alice hésite un ins­tant à péné­trer dans le bois, puis s’aventure :
En tout cas, ma foi, dit-elle bra­ve­ment, c’est bien agréable, après avoir eu si chaud, de péné­trer dans le… dans la… dans quoi ?
Sur­prise d’avoir oublié le nom, elle tente de s’en sou­ve­nir :
Je veux dire, de se trou­ver sous le… sous la… sous ceci, voyez-vous bien ! dit-elle en met­tant la main sur le tronc d’un arbre. Com­ment diable est-ce que cela s’appelle ? Je crois vrai­ment que ça n’a pas de nom… Mais, voyons, bien sûr que ça n’en a pas !

Et tandis qu’Alice tente de s’y retrou­ver : Et main­te­nant, qui suis-je ?, Alberto Man­guel, grand lec­teur de ses aven­tures, pose cette ques­tion en forme d’énigme : Alice doit-elle se rap­pe­ler ces noms oubliés ou doit-elle les fabri­quer, tout neufs ? – et cette autre, quelques pages plus loin : Et qu’entendons-nous par un « nom » ?

Alberto Man­guel, Dans la forêt du miroir, Actes Sud, 2000
Lewis Car­roll, De l’autre côté du miroir

Le vrai du faux

[…] J’ai lu tous ces auteurs, sans trop leur repro­cher de mentir, vu que c’est déjà pra­tique cou­rante même chez ceux qui font pro­fes­sion de phi­lo­so­pher. Mais j’étais étonné qu’ils aient cru pou­voir écrire des choses fausses sans qu’on s’en aper­çût. C’est pour­quoi moi aussi (par vaine gloire !), j’ai tenu à trans­mettre quelque chose à la pos­té­rité, et je ne veux pas être le seul privé de la liberté d’affabuler. Puisque je n’avais rien de vrai à racon­ter, n’ayant jamais rien vécu d’intéressant, je me suis adonné au men­songe avec beau­coup plus d’honnêteté que les autres. Car je dirais la vérité au moins sur un point : en disant que je mens. […]

Lucien, His­toires vraies (A § 4) in Voyages extra­or­di­naires

Le Roué Vertueux ou les lacunes du censeur royal

Le Roué vertueux de Charles Coqueley de Chaussepierre est une parodie de drame classique publiée en 1770. Ce livre lacunaire inspira Raymond Queneau.
Portrait présumé de Charles Georges Coqueley de Chaussepierre par Joseph-Siffred Duplessis
Por­trait pré­sumé de Charles Georges Coque­ley de Chaus­se­pierre par Joseph-Sif­fred Duples­sis

Quand un cen­seur royal s’ennuie, quand les soucis de la cen­sure l’encombrent, et bien, pour se détendre, s’aérer, il change de cha­peau, prend la plume à son tour et s’exerce à toutes sortes de facé­ties et d’insolences jusqu’à ce qu’un sou­rire, voire un éclat de rire, bou­le­verse sa maus­sade phy­sio­no­mie.
Dide­rot, Vol­taire et Beau­mar­chais peuvent bien aller au diable et Fréron avec eux, notre cen­seur s’amuse.
Et tant pis pour Charles-Georges Fenouillot de Fal­baire de Quin­gey, poète dra­ma­tique du moment ; son drame L’Honnête Cri­mi­nel, ou l’Amour Filial sera impi­toya­ble­ment détourné pour deve­nir Le Roué Ver­tueux, ce « poëme mâle & vigou­reux » qui nous conte en quatre chants bien enle­vés les des­ti­nées tra­giques d’Henriette, fille d’un vidan­geur sans odeur pendu mal­en­con­treu­se­ment au cours de l’après-midi, et de Saint Leu son amant au cœur vaillant, bien que faible de pou­mons, qui, vou­lant pro­té­ger les biens de sa pro­mise voués à la confis­ca­tion, finit par­ri­cide le soir même, par un tra­gique et fatal effet du sort. La jus­tice étant ce qu’elle est, expé­di­tive et incer­taine, Saint Leu est condamné à la roue et exé­cuté sans sur­seoir ; et alors que le bour­reau œuvre et phi­lo­sophe, Hen­riette se trans­perce le cœur et s’effondre sur son amant tandis que sa mère expire de dou­leur dans les bras des gardes.
Jusque-là, rien de plus qu’une paro­die potache parmi d’autres – le plus inté­res­sant reste à venir.
Son argu­men­taire achevé, com­plété d’un « Avis au public » bien troussé, Charles Georges Coque­ley de Chaus­se­pierre, notre cen­seur, estime que cela suffit bien ; qu’il est bon de ne pas trop en faire et moins bien venu d’impatienter le lec­teur. Et puis les illus­tra­tions de Jean-Bap­tiste Le Prince sont arri­vées – et nul doute qu’elles contri­bue­ront lar­ge­ment au succès de l’ouvrage. Sans oublier qu’il ne serait pas mal de s’éviter à soi-même les désa­gré­ments de la cen­sure.
Pre­nons garde de trop écrire et publions en l’état, tranche l’homme de loi.
Ce fai­sant, il nous offre ce texte lacu­naire infi­ni­ment poé­tique – un pay­sage d’encre et de papier, creusé par un réseau de vir­gules, de paren­thèses et de points, deux-points point-vir­gules points d’exclamation d’interrogation ou de sus­pen­sion, bos­selé de mots, îlots rochers récifs, à charge pour le lec­teur de l’animer selon son goût dans le cadre de la mince intrigue qui lui est four­nie.
Com­ment ne pas voir dans ce « poème en prose propre à faire, en cas de besoin, un drame à jouer deux fois par semaine », une machine à fabri­quer du drame clas­sique ? – et l’on pense aus­si­tôt à Ray­mond Que­neau et ses Cent mille mil­liards de poèmes qui pou­vaient « four­nir de la lec­ture pour près de deux cent mil­lions d’années (en lisant vingt-quatre heures sur vingt-quatre) ».

S’il vous prend l’envie de jouer, le livre est consul­table sur Gal­lica

Le Roué vertueux de Charles Coqueley de Chaussepierre est une parodie de drame classique publiée en 1770. Ce livre lacunaire inspira Raymond Queneau.

Le cœur gros

Le cœur, c’est ce que je crois donner. Chaque fois que ce don m’est ren­voyé, c’est alors peu de dire, comme Wer­ther, que le cœur est ce qui reste de moi, une fois ôté tout l’esprit qu’on me prête et dont je ne veux pas : le cœur, c’est ce qui me reste, et ce cœur qui me reste sur le cœur, c’est le cœur gros : gros du reflux qui l’a rempli de lui-même (seuls l’amoureux et l’enfant ont le cœur gros).

Roland Barthes, Frag­ments d’un dis­cours amou­reux (Le cœur § 3)

Note / Microplancton & Co

Sur une page de carnet, échan­tillons de micro­planc­ton vus au micro­scope et cette courte liste échap­pée du bré­viaire d’une Mélu­sine col­lec­tion­neuse :

Quelques par­ti­cules, molé­cules et cel­lules ;
Des bulles, – beau­coup –
Plu­sieurs ani­mal­cules, une taren­tule, des man­di­bules ;
Et puis tiens, une rotule – à quoi j’ajoute un grou­pus­cule com­posé d’un noc­tam­bule, d’un funam­bule et d’un homon­cule,
Des conci­lia­bules,
Et un réti­cule pour y serrer le tout.

Note sur l'observation des cellules

Arthur E. Smith réalisant une microphotographie. À ce sujet, voir le livre publié en 1909 par Richard Kerr : Nature through Microscope & Camera.
Arthur E. Smith réa­li­sant une micro­pho­to­gra­phie à l’aide d’une chambre pho­to­gra­phique qu’il avait cou­plée avec un micro­scope. Une sélec­tion de ses micro­pho­to­gra­phies sera publiée en 1909 par Richard Kerr, dans le livre Nature through Micro­scope & Camera.

Voici une liste amusée et non exhaus­tive de cel­lules méta­pho­riques à scru­ter… voyons ça de plus près :

Explo­sion de la cel­lule sous pres­sion – Scis­sion de la cel­lule trop pleine – Expan­sion de la cel­lule colo­ni­sa­trice – Frag­men­ta­tion d’une cel­lule apeu­rée – Cel­lule emmê­lée – Cel­lule encom­brée – Cel­lule obs­truée – Cel­lule remuante et son noyau pro­pul­seur – Noyau inquiet – Cel­lule immuable et son noyau sans âge – Cel­lule instable et son noyau insai­sis­sable – Cel­lule orphe­line – Cel­lule mari­got et son noyau envasé – Cel­lule délais­sée – Cel­lule obso­lète – Cel­lule pri­mi­tive – Cel­lule archaïque au noyau pétri­fié – Cel­lules cor­ré­la­tives – Cel­lules sia­moises et leur noyau conflic­tuel – Cel­lule-mère – Cel­lule déser­tée – Cel­lule glou­tonne et ses ten­ta­cules rétrac­tiles – Cel­lule alié­née et ses cel­lules intruses…

Le cerveau selon René Descartes

L’homme de René Des­cartes et La For­ma­tion du Foetus avec les remarques de Lovis de la Forge à quoi l’on a ajouté Le Monde ou Traité de la Lumière du même auteur.

Cin­quième partie : De la struc­ture du cer­veau de cette machine et com­ment les esprits s’y dis­tri­buent pour causer les mou­ve­ments et les sen­ti­ments.
[…] Secon­de­ment, pour ce qui est des pores du cer­veau, ils ne doivent pas être ima­gi­nés autre­ment que comme les inter­valles qui se trouvent entre les filets de quelque tissu : car en effet tout le cer­veau n’est autre chose qu’un tissu com­posé d’une cer­taine façon par­ti­cu­lière, que je tâche­rai ici de vous expli­quer.
Conce­vez la super­fi­cie AA, qui regarde les conca­vi­tés EE, comme une résille ou lacis assez épais et pressé, dont toutes les mailles sont autant de petits tuyaux par où les Esprits Ani­maux peuvent entrer, et qui regar­dant tou­jours vers la glande H, d’où sortent ces Esprits, se peuvent faci­le­ment tour­ner ça et là vers divers points de cette glande
[…] et pensez que de chaque côté de cette résille il sort plu­sieurs filets fort déliés dont les uns sont ordi­nai­re­ment plus longs que les autres ; et après que ces filets sont diver­se­ment entre­la­cés en tout l’espace marqué B, les plus longs des­cendent vers D, puis de là, com­po­sant la moelle des nerfs se vont épandre par tous les membres.[…]

Le cha­pitre LXIV de cette cin­quième partie se pro­pose ensuite d’expliquer Com­ment se fait la dis­tri­bu­tion des Esprits et d’où vient l’éternuement, et l’éblouissement ou ver­tige.
Il faut savoir que ces Esprits sont de nature remuante, et qu’ils n’ont de cesse de se dépla­cer. Ainsi […] à mesure qu’ils entrent dans les conca­vi­tés du cer­veau EE, par les trous de la petite glande mar­quée H, ils tendent d’abord vers ceux des petits tuyaux a,a, qui leur sont le plus direc­te­ment oppo­sés ; et si ces tuyaux a,a, ne sont pas assez ouverts pour les rece­voir tous, ils reçoivent au moins les plus fortes et les plus vives de leurs par­ties, pen­dant que les plus faibles et super­flues sont repous­sées vers les conduits J,K,L, qui regardent les narines et le palais ; à savoir les plus agi­tées vers I, par où, quand elles ont encore beau­coup de force et qu’elles n’y trouvent pas le pas­sage assez libre, elles sortent avec tant de vio­lence, qu’elles cha­touillent les par­ties inté­rieure du nez, ce qui cause l’éternuement ; puis les autre vers K et vers L, par où elles peuvent faci­le­ment sortir, parce que les pas­sages y sont fort larges ; ou si elles y manquent, étant contraintes de retour­ner vers les petits tuyaux a,a, qui sont en la super­fi­cie inté­rieure du cer­veau, elles causent aus­si­tôt un éblouis­se­ment, ou ver­tige, qui trouble les fonc­tions de l’imagination […]
Pour lire l’ouvrage de Des­cartes dans sa seconde édi­tion, revue et cor­ri­gée de 1677, c’est ici sur Gal­lica.

Déplacements

Va-et-vient entre ce qui est peint, des­siné ou brodé, la photo, l’image numé­rique et l’impression.
Pour rejouer, créer de nou­veaux états dont je m’applique à conser­ver la trace… avant de les remettre en jeu.
Tran­si­tions, glis­se­ments, varia­tions, trans­for­ma­tions.
Le temps est au cœur de ce pro­ces­sus. 
Le temps qui passe, aussi bien que le temps qu’il fait.
Com­ment passe le temps qui passe ?
Explo­ra­tions chro­no­lo­giques et influences météo­ro­lo­giques.
Voyages.

De gauche à droite : Affleu­re­ment, dessin sur papier de soie – Affleu­re­ment / Mai 2005, bro­de­rie pour un ex-voto – Affleu­re­ment 27/11/2009 — 19.39 heures, image numé­rique de la série des Sen­ti­men­tales dis­sec­tions

Glissements

Dans un carnet de notes, la photo d’une bro­de­rie qui fut buis­son de corail avant que je ne la tranche pour en gref­fer les restes autour d’un cœur ravaudé : Reprise / Décembre 2004.

Reprise / Décembre 2004
toile de lin ravau­dée et appli­ca­tion de frag­ments sauvés d’une pré­cé­dente bro­de­rie
2004

La stratégie du limaçon

Le sagace lima­çon connaît le secret de l’expansion infi­nie : chaque jour, secré­ter une nou­velle couche, pel­li­cule sen­sible à la conjonc­tion du sou­ve­nir et de l’expérience… le long, le patient tra­vail. Par­fois la pro­gres­sion semble sus­pen­due, en arrêt sur image. Notre lima­çon som­nole, digère. Vous pensez alors pou­voir piéger sa forme, la mettre en bobine pour pou­voir tout à votre aise la décor­ti­quer, la dis­sé­quer ? Mais voilà que déjà la pro­gres­sion reprend, que rien ne sem­ble­rait pou­voir arrê­ter.
Rien ?
Rien… hormis Dago­bert ce bon roi, qui s’en mêle et s’emmêle… c’est le grain de sable – le hic. Ça bloque notre lima­çon qui en est tout retourné, bégaye une couche de tra­vers, à l’envers. Mais Dago­bert s’en fiche, il exhibe glo­rieu­se­ment son envers suturé.
Et c’est ainsi que la lyrique expan­sion fut réduite à quelques restes stra­ti­fiés.

Atlas des îles abandonnées

Un jour, Judith Scha­lansky découvre, prise dans les pages d’un recueil ancien de cro­quis topo­gra­phiques, une feuille isolée de petit format. Sur cette feuille, la carte d’une île, sans échelle ni ins­crip­tion – « un îlot ano­nyme et muet ».

[…] Ce bout de terre aux contours nets était abso­lu­ment par­fait, et en même temps aussi perdu que la feuille volante sur laquelle il était des­siné. Toute rela­tion au conti­nent avait dis­paru. Le reste du monde était sim­ple­ment passé sous silence. Jamais je ne vis d’île plus isolée. […]

Beauté tendue entre le ravis­se­ment du regard et la réa­lité de ces îles : des lieux aux marges – des cartes et de l’humanité.
Infi­nie déli­ca­tesse de la mise en page, du trai­te­ment gra­phique : beauté de ce bleu, d’eau ou de nuages, qui cerne les îles, les clôt sur elles-mêmes ; de ces bleus, plutôt – infimes varia­tions d’une page à l’autre. Et elles, les îles, toutes blanches, noyées de bleu, pous­sières sau­pou­drées, concré­tions d’écume ou déli­cats et orfé­vrés os de sèches – cise­lures grises des reliefs, capil­laires oranges des routes et che­mins.
C’est si simple et si pré­cieux.
Des abs­trac­tions enchan­tées enchan­tantes.
Oui, mais – Judith Scha­lansky prend bien garde de confron­ter les pâles figures aux faits. Dans une langue qui énonce, sobre et pré­cise, concise. Sans chi­chis ni pathos.
Avec un mer­veilleux sens du décou­page et du mon­tage.
En quelques lignes, en face à face, elle redonne à cha­cune un corps, des cou­leurs, des sons, une his­toire.
Et c’est magni­fique. Épique. Tra­gique. Tout en déme­sure.
Il y est presque tou­jours ques­tion d’obsessions, d’expéditions hasar­deuses, d’expérimentations, de conquêtes, de quêtes, de rêves et d’utopies.
On y livre des chasses inter­mi­nables, on y mène des opé­ra­tions mili­taires mys­té­rieuses, y règnent des cra­pules ubuesques.
Il y a du bruit, beau­coup – le brou­haha inces­sant des oiseaux, le fracas des vagues, la fureur des vents et des vol­cans, les hur­le­ments des conqué­rants ; les râles des vic­times, la plainte des sur­vi­vants, des exilés, des dépor­tés, des oubliés ; les sou­pirs des vaches de mer bles­sées ; et des chants, de la musique par­fois ; et des explo­sions ato­miques aussi.
La nature y est rare­ment idyl­lique.
Des nuages en veux-tu en voilà, du brouillard, des mirages, des nau­frages.
Des flots noirs et glacés, des côtes déchi­que­tées. Des monts escar­pés et des gla­ciers abrupts. Ce ne sont que pay­sages arides à la végé­ta­tion clair­se­mée, ébou­le­ments de pierres, éten­dues de neige, de lave ou de cendres. Des os blan­chis brillent sur le sable des plages et les forêts sont des pièges inex­tri­cables que la lumière ne par­vient pas à tra­ver­ser.
Au fond, ces îles appar­tiennent aux vents et aux goé­lands, aux phoques et aux crabes écar­lates.
Les dieux les habitent mais les hommes n’aspirent qu’à les quit­ter. De peur d’y mourir – à coup sûr d’ennui, très sou­vent de faim. Gagné par le déses­poir ou la folie. Pétri­fié de nos­tal­gie les yeux perdus dans l’océan. Len­te­ment. Ano­ny­me­ment.
Sans lais­ser de trace. Au mieux une croix som­maire, laco­nique témoi­gnage.

Elisabeth Vu, – Atlas des îles abandonnées, de Judith Schalansky

Les images modestes

Je retrouve les notes à l’origine des Images modestes :

Le 4 nov. 2008 : […] deuxième volet des Romances. Les sœurs peintes, racon­tées de celles-ci.
Des images, comme ces petites repro­duc­tions de pein­tures sacrées enfer­mées dans le missel de ma grand-tante et que j’aimais regar­der. Cer­taines étaient impri­mées, d’autres peintes – et elle y tenait beau­coup.
Il va y avoir le corps phy­sique, la romance cousue brodée emper­lée déchi­rée répa­rée etc., conser­vée dans sa boîte à papillons, cof­frets sombres soies de cou­leur ; et l’image peinte — nar­ra­tion, reprise, varia­tions : il s’agit de rejouer la romance.
[…] Sou­ve­nir, que je ne par­viens pas à situer, d’une petite pein­ture à la gouache, très humble, un peu mal­adroite, appli­quée, émou­vante, punai­sée sur un mur… image floue venue je ne sais d’où mais qui me touche et me pour­suit. […]
Le 19 nov. 2008 : […] La petite image avait été collée sur un carton gris peut-être habillé d’un reste de papier peint. Puis accro­chée au mur, à côté du lit, comme une caresse, une pré­sence bien­veillante.
C’est ce rap­port à la pein­ture, simple, humble et chargé d’affectivité que j’ai envie de racon­ter. […]
Le 12 nov. 2009 : […] À l’origine du projet donc, ces petites images sans grande valeur mar­chande, mais choi­sies, enca­drées avec soin (non pas un enca­dre­ment com­plexe ou coû­teux mais la volonté d’affirmer que cela comp­tait, avait de la valeur jus­te­ment) et posées en bonne place, sans aucune osten­ta­tion, sans vou­loir épater qui que ce soit, mais sous le regard, pour soi, pour accom­pa­gner la vie.[…]
Dépla­ce­ment des Romances vers l’image des Romances.
Choix de l’image numé­rique, impri­mable, comme image de quatre sous.
Une image appro­priable, mobile, proche. Sans autre valeur que celle que lui donne le regard qui se pose dessus — pour ce qu’elle lui remé­more ou lui raconte de son modèle, hors de portée ou dis­paru.
Il s’agit au fond de com­ment on s’organise avec ça : l’absence, l’éloignement. De com­ment on lutte contre l’oubli, com­ment on comble les dis­tances. Des fic­tions que l’on construit à partir de cela.

Absence / Mai 2008
Bro­de­rie reprise de perles sur drap de lin usé
16,5 x 17 cm (hors cadre)
2008.