Une licorne

On se donne de la peine pour moi. Je vous remer­cie, mes­dames et mes­sieurs, je vou­drais vous le rendre en ten­dresse et civi­lité ; mais vous seriez tou­jours là et c’est cela qui m’est falaise à pic, mou­li­net à broyer l’ombre, outrance insup­por­table d’une bonté armée de griffes de corail. Je trouve de plus en plus pénible de com­pli­quer l’existence d’autrui, mais il ne reste aucune île déserte, aucun bos­quet mal famé, pas même un petit enclos pour m’y enfer­mer et, de là, vous regar­der sous le jour de l’alliance. Est-ce une faute, ô terre peu­plée d’épines, que d’être une licorne ?

Julio Cor­ta­zar, Dis­cours du pince-gueule 

Cinq licornes – Illus­tra­tion extraite de l’His­toire géné­rale des drogues, publiée par Pierre Pomet en 1694.

Ô Ophélia !

Les der­nières fleurs du jardin en méli-mélo sur la grande table de l’atelier. Et parmi elles, – mais peut-être ne la voyez-vous pas, elle est si pâle –, Ophé­lia qui chante. Très inté­res­sés, Dela­croix, Redon, Mil­lais et quelques autres se sont appro­chés… tiens, j’aperçois même le très demandé, le très décoré Caba­nel…
Sha­kes­peare chante :

« There is a willow grows aslant a brook
That shows his hoar leaves in the glassy stream
There with fan­tas­tic gar­lands did she come
Or crow­flo­wers, net­tles, dai­sies, and long purples
That libe­ral she­pherds give a gros­ser name
But our cold maids to « dead men’s fin­gers » call them.
There, on the pendent boughs her coro­net weeds
Clam­be­ring to hang, an envious silver broke,
Fell in the wee­ping brook. Her clothes spread wide,
And mer­maid-like a while they bore her up,
Which time she chan­ted snatches of old lauds,
As one inca­pable of her own dis­tress,
Or like a crea­ture native and indued
Unto that ele­ment. But long it could not be
Till that her gar­ments, heavy with their drink,
Pull’d the poor wretch from her melo­dious lay
To muddy death. »

Hamlet, Act IV, Scene VII

Au-dessus du ruis­seau penche un saule, il reflète
dans la vitre des eaux ses feuilles d’argent
Et elle les tres­sait en d’étranges guir­landes
Avec l’ortie, avec le bouton d’or,
Avec la mar­gue­rite et la longue fleur pourpre
Que les hardis ber­gers nomment d’un nom obs­cène
Mais que la chaste vierge appelle doigt des morts.
Oh, voulut-elle alors aux branches qui pen­daient
Grim­per pour atta­cher sa cou­ronne flo­rale ?
Un des rameaux, per­fide, se rompit
Et elle et ses tro­phées agrestes sont tombés
Dans le ruis­seau en pleurs. Sa robe s’étendit
Et telle une sirène un moment la sou­tint,
Tandis qu’elle chan­tait des bribes de vieux airs,
Comme insen­sible à sa détresse
Ou comme un être fait pour cette vie de l’eau.
Mais que pou­vait durer ce moment ? Alour­dis
Par ce qu’ils avaient bu, ses vête­ments
Prirent au chant mélo­dieux l’infortunée,
Ils l’ont donnée à sa fan­geuse mort.

Élisabeth Vu, les carnets – Dernières fleurs. La Sole dans le rôle d’Ophélie en vis-à-vis des vers de Shakespeare
La Sole en tra­gé­dienne dans le grand rôle d’Ophélia – à moins que… (détail)

Le rire à travers les flammes

L’espoir, c’est une touche d’humour et de la grâce, quoi qu’il advienne. La capa­cité de rire, de voir le ridi­cule, de ne pas exces­si­ve­ment se cris­per quand les choses deviennent impos­sibles. Disons : le rire à tra­vers les flammes.

Charles bukowsky

Le vrai du faux

[…] J’ai lu tous ces auteurs, sans trop leur repro­cher de mentir, vu que c’est déjà pra­tique cou­rante même chez ceux qui font pro­fes­sion de phi­lo­so­pher. Mais j’étais étonné qu’ils aient cru pou­voir écrire des choses fausses sans qu’on s’en aper­çût. C’est pour­quoi moi aussi (par vaine gloire !), j’ai tenu à trans­mettre quelque chose à la pos­té­rité, et je ne veux pas être le seul privé de la liberté d’affabuler. Puisque je n’avais rien de vrai à racon­ter, n’ayant jamais rien vécu d’intéressant, je me suis adonné au men­songe avec beau­coup plus d’honnêteté que les autres. Car je dirais la vérité au moins sur un point : en disant que je mens. […]

Lucien, His­toires vraies (A § 4) in Voyages extra­or­di­naires

Le cœur gros

Le cœur, c’est ce que je crois donner. Chaque fois que ce don m’est ren­voyé, c’est alors peu de dire, comme Wer­ther, que le cœur est ce qui reste de moi, une fois ôté tout l’esprit qu’on me prête et dont je ne veux pas : le cœur, c’est ce qui me reste, et ce cœur qui me reste sur le cœur, c’est le cœur gros : gros du reflux qui l’a rempli de lui-même (seuls l’amoureux et l’enfant ont le cœur gros).

Roland Barthes, Frag­ments d’un dis­cours amou­reux (Le cœur § 3)

Atlas des îles abandonnées

Un jour, Judith Scha­lansky découvre, prise dans les pages d’un recueil ancien de cro­quis topo­gra­phiques, une feuille isolée de petit format. Sur cette feuille, la carte d’une île, sans échelle ni ins­crip­tion – « un îlot ano­nyme et muet ».

[…] Ce bout de terre aux contours nets était abso­lu­ment par­fait, et en même temps aussi perdu que la feuille volante sur laquelle il était des­siné. Toute rela­tion au conti­nent avait dis­paru. Le reste du monde était sim­ple­ment passé sous silence. Jamais je ne vis d’île plus isolée. […]

Beauté tendue entre le ravis­se­ment du regard et la réa­lité de ces îles : des lieux aux marges – des cartes et de l’humanité.
Infi­nie déli­ca­tesse de la mise en page, du trai­te­ment gra­phique : beauté de ce bleu, d’eau ou de nuages, qui cerne les îles, les clôt sur elles-mêmes ; de ces bleus, plutôt – infimes varia­tions d’une page à l’autre. Et elles, les îles, toutes blanches, noyées de bleu, pous­sières sau­pou­drées, concré­tions d’écume ou déli­cats et orfé­vrés os de sèches – cise­lures grises des reliefs, capil­laires oranges des routes et che­mins.
C’est si simple et si pré­cieux.
Des abs­trac­tions enchan­tées enchan­tantes.
Oui, mais – Judith Scha­lansky prend bien garde de confron­ter les pâles figures aux faits. Dans une langue qui énonce, sobre et pré­cise, concise. Sans chi­chis ni pathos.
Avec un mer­veilleux sens du décou­page et du mon­tage.
En quelques lignes, en face à face, elle redonne à cha­cune un corps, des cou­leurs, des sons, une his­toire.
Et c’est magni­fique. Épique. Tra­gique. Tout en déme­sure.
Il y est presque tou­jours ques­tion d’obsessions, d’expéditions hasar­deuses, d’expérimentations, de conquêtes, de quêtes, de rêves et d’utopies.
On y livre des chasses inter­mi­nables, on y mène des opé­ra­tions mili­taires mys­té­rieuses, y règnent des cra­pules ubuesques.
Il y a du bruit, beau­coup – le brou­haha inces­sant des oiseaux, le fracas des vagues, la fureur des vents et des vol­cans, les hur­le­ments des conqué­rants ; les râles des vic­times, la plainte des sur­vi­vants, des exilés, des dépor­tés, des oubliés ; les sou­pirs des vaches de mer bles­sées ; et des chants, de la musique par­fois ; et des explo­sions ato­miques aussi.
La nature y est rare­ment idyl­lique.
Des nuages en veux-tu en voilà, du brouillard, des mirages, des nau­frages.
Des flots noirs et glacés, des côtes déchi­que­tées. Des monts escar­pés et des gla­ciers abrupts. Ce ne sont que pay­sages arides à la végé­ta­tion clair­se­mée, ébou­le­ments de pierres, éten­dues de neige, de lave ou de cendres. Des os blan­chis brillent sur le sable des plages et les forêts sont des pièges inex­tri­cables que la lumière ne par­vient pas à tra­ver­ser.
Au fond, ces îles appar­tiennent aux vents et aux goé­lands, aux phoques et aux crabes écar­lates.
Les dieux les habitent mais les hommes n’aspirent qu’à les quit­ter. De peur d’y mourir – à coup sûr d’ennui, très sou­vent de faim. Gagné par le déses­poir ou la folie. Pétri­fié de nos­tal­gie les yeux perdus dans l’océan. Len­te­ment. Ano­ny­me­ment.
Sans lais­ser de trace. Au mieux une croix som­maire, laco­nique témoi­gnage.

Elisabeth Vu, – Atlas des îles abandonnées, de Judith Schalansky