Faire des listes

Il y a dans la composition de listes une sorte d’arbitraire magique, comme si le sens devait surgir de la seule association. (Alberto Manguel)

Trouvé dans Journal d’un lecteur d’Alberto Manguel au moins trente listes évoquées ou détaillées, recueillies ou composées par l’auteur.
1 - Une liste nostalgique de ce que la patrie représente pour le narrateur de L’Invention de Morel faite d’une énumération de lieux, de gens, d’objets, d’instants, d’actions (p. 30)
2 - Une liste de souvenirs qui évoquent Buenos Aires à l’auteur (p. 30, 31)
3 - Une liste des papiers qui s’échappent de ses livres tandis que Manguel les époussète (p. 36)
4 - Une liste des qualificatifs applicables à la cité idéale d’Aristote (p. 47)
5 - Une liste de savants fous suivie d’une liste de savantes folles (p. 51, 52)
6 - Les listes de Kipling —Choisis avec soin, les noms de personnes, d’aliments, d’objets, de pierres précieuses et de vêtements sont énumérés, page après page, avec la délectation d’un poète. (p. 61)
7 - Kipling toujours, les listes détaillées dont il se sert pour décrire la Maison des Merveilles dans Kim (p. 61)
8 - Une liste des objets offerts à l’auteur et qui se trouvent dans la pièce où il écrit (p. 71)
9 - Une liste des objets que Kipling conserve sur son bureau et qu’il a répertoriés dans son autobiographie (p. 72)
10 - Une liste de coïncidences littéraires (p. 104, 105)
11 - Une liste des romans policiers préférés de l’auteur (p. 105, 106)
12 - Une liste des rues de Londres aperçues par Sherlock Holmes depuis la fenêtre de son fiacre et qu’il repasse dans sa tête (p. 110)
13 - Une liste de bibliothèques imaginaires (p. 110)
14 - Une liste de bibliothèques de livres réels mais lus par des auteurs imaginaires (p. 110, 111)
15 - Une liste des livres empilés à côté du lit de l’auteur (p. 139)
16 - Une note sur l’utilité de dresser une liste de choses qui n’ont pas réellement d’importance (p. 146)
17 - Une liste des poètes bons et mauvais écrite par Cervantès dans Voyage au Parnasse, et le recensement de la bibliothèque de Don Quichotte par ceux qui s’apprêtent à la brûler (p. 174)
18 - Une liste des mémoires et journaux intimes contenus dans la bibliothèque de l’auteur (p. 176, 177)
19 - L'évocation d’une liste établie par l’auteur et qui serait celle des endroits où il pourrait vivre heureux (p. 179)
20 - Une liste de quatre expériences climatiques mémorables vécues par l’auteur (p. 180)
21 - Une liste des villes favorites de l’auteur (p. 183, 184)
22 - Quelques listes de livres, composées durant un voyage en avion — sur le thème du temps suspendu — sur les lieux qu’on ne peut pas quitter — sur les lieux qu’on ne peut atteindre (p. 186, 187)
23 - Une liste des moments de bonheur inattendus (p. 197)
24 - Les 164 listes des Notes de chevet de Sei Shônagon —  C’est le parfait livre à lire en ces temps de fragmentation (p. 198)
25 - Une liste de livres que l’auteur aimerait posséder pour des raisons anecdotiques — sa bibliothèque sentimentale (p. 201, 202)
26 - Une liste de héros littéraires composée pour un éditeur (p.205)
27 - Une liste de sujets poétiques selon Sei Shônagon (p. 205)
28 - Une liste des choses qui donnent une impression de malpropreté à Sei Shônagon (p. 205, 206)
29 - Une liste de sujets malpropres selon Albucius Silus en réponse à une question du père de Sénèque telle que l’a rapportée Pascal Quignard (p. 206)
30 - Une liste de suggestions pour une anthologie sur le thème de l’insomnie (p. 229, 230)

Alberto Manguel, Journal d’un lecteur, Actes Sud, Oct. 2004

Une licorne

On se donne de la peine pour moi. Je vous remercie, mesdames et messieurs, je voudrais vous le rendre en tendresse et civilité ; mais vous seriez toujours là et c’est cela qui m’est falaise à pic, moulinet à broyer l’ombre, outrance insupportable d’une bonté armée de griffes de corail. Je trouve de plus en plus pénible de compliquer l’existence d’autrui, mais il ne reste aucune île déserte, aucun bosquet mal famé, pas même un petit enclos pour m’y enfermer et, de là, vous regarder sous le jour de l’alliance. Est-ce une faute, ô terre peuplée d’épines, que d’être une licorne ?

Julio Cortazar, Discours du pince-gueule 

Cinq licornes – Illustration extraite de l'Histoire générale des drogues, publiée par Pierre Pomet en 1694.

Ô Ophélia !

Les dernières fleurs du jardin en méli-mélo sur la grande table de l'atelier. Et parmi elles, – mais peut-être ne la voyez-vous pas, elle est si pâle –, Ophélia qui chante. Très intéressés, Delacroix, Redon, Millais et quelques autres se sont approchés… tiens, j'aperçois même le très demandé, le très décoré Cabanel…
Shakespeare chante :

"There is a willow grows aslant a brook
That shows his hoar leaves in the glassy stream
There with fantastic garlands did she come
Or crowflowers, nettles, daisies, and long purples
That liberal shepherds give a grosser name
But our cold maids to « dead men’s fingers » call them.
There, on the pendent boughs her coronet weeds
Clambering to hang, an envious silver broke,
Fell in the weeping brook. Her clothes spread wide,
And mermaid-like a while they bore her up,
Which time she chanted snatches of old lauds,
As one incapable of her own distress,
Or like a creature native and indued
Unto that element. But long it could not be
Till that her garments, heavy with their drink,
Pull’d the poor wretch from her melodious lay
To muddy death."

Hamlet, Act IV, Scene VII


Au-dessus du ruisseau penche un saule, il reflète
dans la vitre des eaux ses feuilles d'argent
Et elle les tressait en d'étranges guirlandes
Avec l'ortie, avec le bouton d'or,
Avec la marguerite et la longue fleur pourpre
Que les hardis bergers nomment d'un nom obscène
Mais que la chaste vierge appelle doigt des morts.
Oh, voulut-elle alors aux branches qui pendaient
Grimper pour attacher sa couronne florale ?
Un des rameaux, perfide, se rompit
Et elle et ses trophées agrestes sont tombés
Dans le ruisseau en pleurs. Sa robe s'étendit
Et telle une sirène un moment la soutint,
Tandis qu'elle chantait des bribes de vieux airs,
Comme insensible à sa détresse
Ou comme un être fait pour cette vie de l'eau.
Mais que pouvait durer ce moment ? Alourdis
Par ce qu'ils avaient bu, ses vêtements
Prirent au chant mélodieux l'infortunée,
Ils l'ont donnée à sa fangeuse mort.

Élisabeth Vu, les carnets – Dernières fleurs. La Sole dans le rôle d’Ophélie en vis-à-vis des vers de Shakespeare
La Sole en tragédienne dans le grand rôle d'Ophélia – à moins que… (détail)

Le rire à travers les flammes

L’espoir, c’est une touche d’humour et de la grâce, quoi qu’il advienne. La capacité de rire, de voir le ridicule, de ne pas excessivement se crisper quand les choses deviennent impossibles. Disons : le rire à travers les flammes.

Charles bukowsky

Le vrai du faux

[…] *J'ai lu tous ces auteurs, sans trop leur reprocher de mentir, vu que c'est déjà pratique courante même chez ceux qui font profession de philosopher. Mais j'étais étonné qu'ils aient cru pouvoir écrire des choses fausses sans qu'on s'en aperçût. C'est pourquoi moi aussi (par vaine gloire !), j'ai tenu à transmettre quelque chose à la postérité, et je ne veux pas être le seul privé de la liberté d'affabuler. Puisque je n'avais rien de vrai à raconter, n'ayant jamais rien vécu d'intéressant, je me suis adonné au mensonge avec beaucoup plus d'honnêteté que les autres. Car je dirais la vérité au moins sur un point : en disant que je mens. *[…] Lucien, *Histoires vraies* (A § 4) in *Voyages extraordinaires*

Le cœur gros

Le cœur, c’est ce que je crois donner. Chaque fois que ce don m’est renvoyé, c’est alors peu de dire, comme Werther, que le cœur est ce qui reste de moi, une fois ôté tout l’esprit qu’on me prête et dont je ne veux pas : le cœur, c’est ce qui me reste, et ce cœur qui me reste sur le cœur, c’est le cœur gros : gros du reflux qui l’a rempli de lui-même (seuls l’amoureux et l’enfant ont le cœur gros).

Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux (Le cœur § 3)

Atlas des îles abandonnées

Un jour, Judith Schalansky découvre, prise dans les pages d'un recueil ancien de croquis topographiques, une feuille isolée de petit format. Sur cette feuille, la carte d'une île, sans échelle ni inscription – « un îlot anonyme et muet ». […] *Ce bout de terre aux contours nets était absolument parfait, et en même temps aussi perdu que la feuille volante sur laquelle il était dessiné. Toute relation au continent avait disparu. Le reste du monde était simplement passé sous silence. Jamais je ne vis d'île plus isolée.* […] Beauté tendue entre le ravissement du regard et la réalité de ces îles : des lieux aux marges – des cartes et de l'humanité. Infinie délicatesse de la mise en page, du traitement graphique : beauté de ce bleu, d'eau ou de nuages, qui cerne les îles, les clôt sur elles-mêmes ; de ces bleus, plutôt – infimes variations d'une page à l'autre. Et elles, les îles, toutes blanches, noyées de bleu, poussières saupoudrées, concrétions d'écume ou délicats et orfévrés os de sèches – ciselures grises des reliefs, capillaires oranges des routes et chemins. C'est si simple et si précieux. Des abstractions enchantées enchantantes. Oui, mais – Judith Schalansky prend bien garde de confronter les pâles figures aux faits. Dans une langue qui énonce, sobre et précise, concise. Sans chichis ni pathos. Avec un merveilleux sens du découpage et du montage. En quelques lignes, en face à face, elle redonne à chacune un corps, des couleurs, des sons, une histoire. Et c'est magnifique. Épique. Tragique. Tout en démesure. Il y est presque toujours question d'obsessions, d'expéditions hasardeuses, d'expérimentations, de conquêtes, de quêtes, de rêves et d'utopies. On y livre des chasses interminables, on y mène des opérations militaires mystérieuses, y règnent des crapules ubuesques. Il y a du bruit, beaucoup – le brouhaha incessant des oiseaux, le fracas des vagues, la fureur des vents et des volcans, les hurlements des conquérants ; les râles des victimes, la plainte des survivants, des exilés, des déportés, des oubliés ; les soupirs des vaches de mer blessées ; et des chants, de la musique parfois ; et des explosions atomiques aussi. La nature y est rarement idyllique. Des nuages en veux-tu en voilà, du brouillard, des mirages, des naufrages. Des flots noirs et glacés, des côtes déchiquetées. Des monts escarpés et des glaciers abrupts. Ce ne sont que paysages arides à la végétation clairsemée, éboulements de pierres, étendues de neige, de lave ou de cendres. Des os blanchis brillent sur le sable des plages et les forêts sont des pièges inextricables que la lumière ne parvient pas à traverser. Au fond, ces îles appartiennent aux vents et aux goélands, aux phoques et aux crabes écarlates. Les dieux les habitent mais les hommes n'aspirent qu'à les quitter. De peur d'y mourir – à coup sûr d'ennui, très souvent de faim. Gagné par le désespoir ou la folie. Pétrifié de nostalgie les yeux perdus dans l'océan. Lentement. Anonymement. Sans laisser de trace. Au mieux une croix sommaire, laconique témoignage.
Elisabeth Vu, – Atlas des îles abandonnées, de Judith Schalansky